… Je me suis perdue sur le Mont Fuji

Ma pause "je ne peux plus respirer" de quelques dizaines de minutes. J'étais vraiment pas très bien. Sinon je suis la preuve vivante que l'on peut grimper avec des convers (je sais, ce n'est pas un bon conseil !).
Sur le rivage de Tago
quand j’arrivais
la neige tombait
immaculée
sur la cime du mont Fuji

Man’yôshû, 759 AC

Avec ses 3776 mètres, le mont immortel – lecture littérale de son nom, est la plus haute montagne du Japon et le point culminant du pays. Depuis des siècles, il est considéré comme sacré et adoré des japonais, sa cime enneigée et sa forme majestueuse ont inspiré plus d’un artiste, en peinture, poésie et littérature, comme en témoigne « la plus ancienne anthologie de poésie japonaise connue, Man’yôshû«  ou encore les estampes de Hokusai. Ce volcan encore actif – la dernière éruption remonte à 1708, est visible par jour de beau de temps depuis Tokyo et Yokohama, notamment depuis le shinkansen reliant la capitale à Osaka. Pour beaucoup, en faire l’ascension est un rite de passage, « il y a un avant et un après Fujisan ». Amélie Nothomb écrit ainsi dans Ni d’Eve ni d’Adam que l’on ne devient véritablement japonais que lorsque l’on a foulé les sentiers du Mont Fuji, révélant cet acte de foi national, dont le record de 1673 ascension est détenu par Yoshinobu Jitsukawa.

Les 4 pistes de randonnées

C’est en août 2007 que j’ai posé pour la première fois mes valises au Japon. Je m’en rappelle comme si c’était hier, la chaleur lourde de la canicule, le son des cigales, et les annonces du premier train à bord duquel je me suis embarquée vers l’inconnu. Au programme, un tour des villes de Tokyo à Hiroshima, en faisant un crochet … par le Mont Fuji.

Je n’étais pas emballée par la perspective de gravir une montagne, moi qui n’avais jusqu’alors connu que les paysages de bords de mer bretons. Nous nous sommes arrêtées à Kawaguchiko, une petite ville autour de l’un des plus beaux lacs des cinq au pied du Fujisan. Nous avons acheté nos tickets de bus pour nous rendre le lendemain matin à la station de la piste Yoshida. Démarrant à 2300 mètres, elle est la plus empruntée. Nous avions décidé de faire cette expérience de jour, et en une journée, et non pas la classique ascension de nuit pour voir le lever du soleil (ou de grimper pour observer le coucher du soleil et de dormir dans des gites). À l’époque – peut être encore aujourd’hui, c’était annoncé comme totalement envisageable. Désormais le site officiel déclare qu’une journée est un peu courte et qu’il vaut mieux prendre son temps.

Les jours précédents, je m’étais renseignée, mais les sites d’information étaient moins fournis, moins accessibles peut être, et ce n’était pas encore l’ère des smartphones et autres gadgets nous simplifiant grandement la vie. J’avais pertinemment compris qu’il nous fallait beaucoup plus de matériel que ce que nous avions, ne serait-ce que des encas, de l’eau, des vêtements et chaussures adaptées, une  lampe, de la crème solaire et des lunettes de soleil.

J’ai forcé ma camarade de galère à investir au moins dans une casquette – on était tenues par un budget d’enfer il faut le dire. Et vaille que vaille … nous voilà parties aux alentours de 9h00, au milieu des japonais pour une journée me marquant à tout jamais du sceau de la honte intersidérale, armées de nos converses, lunettes de soleil de minette et besaces ridicules.

Contrairement à sa réputation, gravir le mont Fuji n’est pas une chose aisée et le site officiel est très clair sur les risques encourus et les préparations nécessaires au départ. Cependant, je me souviens très clairement avoir lu dans le guide touristique (dont je tairai le nom) que nous avions emporté: « même les enfants font l’ascension de la montagne« . Il n’en fallait pas plus pour rassurer deux idiotes, ayant renoncé à prendre des chaussures de marche (faute de place dans le sac à dos) ainsi que des vêtements chauds (40°C en moyenne durant tout mon séjour).

Le début est plutôt sympathique, et ressemble à une balade un peu corsée, où l’on souffle de temps à autre pour observer le paysage époustouflant qui se déroule devant nos yeux.

Le soleil tape fort, il fait très chaud, et nous avons vite les cheveux collés par la sueur. Les grimpeurs sont toujours plus gentils les uns que les autres, et vivant de superbes rencontres avec des japonais de tous horizons, nous oublions la fatigue du chemin. Aux alentours de midi, ayant déjeuné en compagnie d’un couple de petits vieux, nous repartons moins certaines de notre affaire.

Nous avons déjeuné sur ce même banc ! – source: http://www.tokyotimes.com/mt-fuji-climb-yoshida-trail-from-kawaguchiko/

Le chemin devient ardu – il faut parfois grimper des blocs de roches avec pour seule protection des piquets et des cordes absolument ridicules, l’oxygène se fait plus rare, et je commence à respirer avec difficulté.

Je me rappelle très bien de ce passage éprouvant durant l’ascension – source: http://www.tokyotimes.com/mt-fuji-climb-yoshida-trail-from-kawaguchiko/

Des années plus tard, je me fiche encore des baffes de n’avoir pas su ce qu’était « la maladie de la montagne« , ni qu’il fallait y aller doucement, par étape, et redescendre en cas de signes inquiétants tels que maux de tête, vertige, fatigue …

À 400 mètres du sommet, j’ai été forcée de prendre une longue pause, durant laquelle quasiment tous les grimpeurs sont venus me voir et me prodiguer conseils ou soins. Un japonais a même tenu à me donner sa bouteille d’oxygène – que j’ai refusé, non pas par gêne mais par une logique obscure (« si je commence à avoir besoin d’oxygène maintenant qu’est-ce que ça sera en haut … »).

J’étais à peu près dans le même état … – source: http://www.joewein.net/blog/2011/08/31/climbing-mount-fuji/

Les stations de repos du Mont Fuji – source: http://www.climbingandrunning.com/

La vue est fantastiqueforêt qui s’étale au pied de la montagne, lacs au loin,  torii (portails traditionnels japonais) au milieu de nulle part, sur les chemins zigzaguant sur le Mont Fuji. Nous traversons les nuages et je suis très émue de vivre ce rêve de gamine de toucher – un peu, le ciel.

Ce furent les plus longs 400 mètres de ma vie. Il nous aura fallu pas moins de 4 heures pour les couvrir. Le vent cinglant et glacial a empiré notre fatigue – malgré le mois d’août, et nous a malmené pour tout le reste de la montée. Finalement, ce fut aux alentours de 17h00 que nos pieds foulèrent le sommet, impressionnant mais glacial, et guère accueillant. Fouettées par le vent et transies de froid, nous avons vécu un passage à vide où j’ai sérieusement envisagé l’appel d’un hélicoptère pour me sortir de cette galère.

Le chemin zigzague tout du long – source: http://www.joewein.net/blog/2011/08/31/climbing-mount-fuji/

En 2007, les chemins n’étaient guère balisés. Et nous n’avions pas de carte. Et nous ne savions pas par où redescendre – aujourd’hui je sais qu’il existe 4 pistes et elles ont leurs descentes associées.

À l’heure actuelle, je ne sais toujours pas d’où j’ai tiré l’énergie nécessaire pour descendre du Mont Fuji. J’avais faim, soif, froid, j’étais épuisée et la nuit tombait. Nous avions conscience d’être pas très bien parties pour trouver notre chemin, mais à part remonter, nous n’avions guère de choix. Il n’y avait plus de stations sur notre passage, et au loin, nous apercevions les éclairs d’un orage s’approchant de la région des lacs. Le spectacle certes à couper le souffle, m’a terrifiée plus que jamais.

Grâce à la lune, nous pouvions naviguer sur la piste, mais il faut l’avouer nous marchions pas mal à l’aveuglette, économisant les écrans de nos portables de location pour des moments à venir plus difficiles. Le chemin était casse-cou, fait de graviers et de petites roches volcaniques. Nous glissions parfois. Aux alentours de 20h, nous avons enfin croisé des groupes partis pour l’ascension de nuit, qui nous confirmèrent notre statut de grosses looseuses perdues sur une montagne archi connue, sans vivres, matériels, ni même de gilets.

J’ai accéléré le pas – un peu fâchée et surtout inquiète de passer la nuit au milieu des cailloux, et finalement j’aperçus un gite … où j’ai rencontré le seul japonais le plus désagréable de mon existence. Avec mon petit guide, j’ai tant bien que mal essayé de lui expliquer notre problème, mais il se mit en colère, et refusa de nous laisser entrer. Tout au plus … me vendit-il une lampe torche (item de luxe). Et il nous claqua la porte au nez.

Reparties de plus belle, nous sommes entrées dans la forêt ancestrale – et très glauque, du côté de la piste Subarashi … Soudain, des cris nous firent sursauter, juste le temps de voir  passer un couple d’étrangers courant comme des fous – tout en s’engueulant, alors que nous lancions un désespéré « hello ! ». Cette scène aura eu l’avantage de détendre l’atmosphère alors que nous explosions de rire. Nous n’étions pas les seules perdues sur cette montagne de malheur !

La forêt aurait été magnifique si elle ne m’avait pas alors parue si funeste. Nous nous prenions les pieds dans les grosses racines des arbres, et le feuillage dense nous privait des rayons de la lune. À un virage, deux chemins s’offrirent à nous. Parties à droite, nous nous sommes enfoncées encore plus dans les bois … Pour tomber sur une maison en ruine. Derrière nous des bruits bizarres se firent entendre, et j’avais le coeur au bord des lèvres.

Figées, nous nous sommes retournées et avons éclairé le chemin. Les bruits se rapprochaient de plus en plus. Tout d’un coup, trois écrans lumineux surgirent face à nous. Tenus par … trois gamins japonais aussi effrayés que nous. Durant ce moment de flottement, j’eu la sensation d’être partie dans un univers surréaliste, une aventure digne des animes décalés japonais.

Fort heureusement les trois gnomes nippons étaient suivis de leurs géniteurs respectifs, et coup de chance, l’un d’entre eux parlait anglais. Notre rencontre fut un moment étrange, où nous avons échangé le plus cordialement du monde au milieu de la forêt dans le noir le plus complet, éclairés de nos portables, ipod, et de mon unique lampe torche. Je me souviens alors que le seul japonais parlant anglais tenta un coup de fil au centre de secours du Mont Fuji. Il expliqua la situation – à savoir qu’il était perdu avec sa famille dans la forêt et qu’au passage il avait récupéré deux gaijins. On nous guida sur le chemin par téléphone, nous promettant de venir à notre rescousse.

Promesse tenue puisque quelques 20 minutes plus tard, des lampes torches vinrent à nous, et trois locaux, hilares, nous guidèrent jusqu’à la station de départ. Nous firent nos adieux à nos compagnons d’infortune, et entrâmes dans la station / restaurant de ramen / magasin de souvenirs, pour nous faire aider de nouveau: nous n’avions aucune idée de notre location, ni de comment rejoindre notre hôtel.

Quelle ne fut pas notre surprise de tomber nez à nez avec notre couple de sprinters – espagnols, qui nous racontèrent avoir eu tellement peur de se retrouver coincer qu’ils ont fait tout le chemin au pas de course. Ils ne nous avaient même pas vus, encore moins entendus. Ayant déjà appelé un taxi, et ayant la même destination – kawaguchiko, l’affaire était dans le sac. Arrivées à notre hôtel aux alentours de 23h00, nous avions raté le diner, mais nous eûmes au moins la chance de profiter du onsen, avec vue sur la cime du Fuji, où nous nous trouvions seulement quelques heures plus tôt.

Désormais, raconter mon aventure sur le Mont Fuji fait partie de mes histoires de guerre – parmi tant d’autres. Je souhaite y retourner durant la prochaine saison – il n’est accessible que sur une courte période, durant l’été, en raison des températures et du danger de l’ascension en hiver, et vivre pleinement une ascension dans les bonnes conditions, pour devenir cette fois-ci pour sûr, un petit peu japonaise.


Information sur l’ascension:

L’ascension du mont Fuji est relativement aisée bien que pouvant se révéler éprouvante du fait de la grande distance horizontale à parcourir entre le lieu de départ pédestre et le sommet. Il arrive que ses sentiers soient bondés, le volcan étant un lieu depèlerinage populaire, hormis en hiver lorsqu’il est alors recouvert de neige et de glace. La période la plus fréquentée pour gravir le mont Fuji dure du 1er juillet au 27 août en raison de l’ouverture estivale des refuges et autres commodités touristiques ainsi que de la circulation des bus jusqu’à la cinquième station, la dernière accessible par la route et la plus proche du sommet27. Chaque année, le nombre de visiteurs gravissant le mont Fuji est estimé entre 100 000 et 200 000 personnes, dont 30 % d’étrangers.

L’ascension peut prendre entre trois et huit heures et la descente entre deux et cinq heures. La randonnée est divisée en dix stations et la route se termine à la cinquième station, à environ 2 300 mètres d’altitude, dont les refuges ne sont pas souvent ouverts la nuit pour les randonneurs. Quatre itinéraires majeurs partent vers le sommet depuis cette cinquième station : Kawaguchiko,Subashiri, Gotenba et Fujinomiya (dans le sens des aiguilles d’une montre) avec quatre itinéraires secondaires depuis les pieds de la montagne : Shojiko, Yoshida, Suyama et Murayama. Les stations réparties le long des différents itinéraires se trouvent à des altitudes variées : la plus haute, la cinquième station localisée à Fujinomiya, est suivie par celle de Kawaguchiko, deSubashiri et enfin de Gotenba. Même si elle n’est que la deuxième plus haute station parmi les cinq, Kawaguchiko est la plus fréquentée en raison de son vaste parking.

Bien que la plupart des randonneurs ne montent pas par les itinéraires de Subashiri et de Gotenba, beaucoup les empruntent lors de leur descente afin de profiter de leurs sentiers recouverts de cendres volcaniques. Ainsi, il est possible de couvrir la distance séparant la septième de la cinquième station en seulement trente minutes. Il est également possible d’effectuer l’ascension avec un vélo tout terrain afin de profiter de la descente, même si l’exercice est particulièrement risqué en raison de la foule et de la difficulté à contrôler la vitesse.

Les quatre itinéraires depuis le pied de la montagne offrent l’accès à des sites historiques : Murayama est le plus ancien alors que Yoshida présente de nombreuxsanctuaires anciens, des maisons de thé et des refuges tout au long du sentier d’où sont parfois visibles des ours noir d’Asie27. Chaque 26 août, une retraite aux flambeaux est organisée, passant par les temples shintô et se rendant jusqu’au sanctuaire de Yoshida. Ces itinéraires qui ont récemment gagné en popularité sont par conséquent restaurés.

(…)
Wikipedia

Site officiel 

Advertisements
About Amélie-Marie (177 Articles)
C'est en 2007 que j'ai pour la première fois posé le pied au Japon. Depuis, je n'en suis jamais tout à fait rentrée. Amoureuse de l'archipel, mais aussi des voyages, j'aime écrire à propos des mes expériences de vie, des autres cultures que je croise. Depuis 2015, chargée de communication pour une école de Japonais (Coto Language Academy), j'assiste les élèves dans leurs démarches pour venir étudier au Japon!

7 Comments on … Je me suis perdue sur le Mont Fuji

  1. ah punaise, j’ai déjà fait pas mal de trucs « à l’arrache », mais alors me retrouver dans cette situation, perdue, de nuit, je crois que j’aurais fait une crise de panique! chapeau! 😉
    et 4 heures pour les derniers 400 mètres… ça doit être hardcore!

    Aimé par 1 personne

    • Je suis l’opposée de l’arrache donc je l’ai (très) mal vécu sur le coup. Ma copine voulait vraiment vraiment vraiment le faire, et nous avions tout booké, donc difficile de reculer. En fait elle serait partie sans moi, et j’en avais un peu la « responsabilité » (j’étais la plus âgée).

      Mais je ne regrette pas non plus. C’est le genre d’expérience pleine d’enseignement pour la suite x).

      En tout cas, je pense que bien préparer c’est vraiment une balade très agréable à faire et à vivre.

      J'aime

  2. Oh punaise le flip quoi, je crois que j’aurais cedé à la panique moi!!! Heureusement que les paysages en valent le detour, mais moi je crois que je ne suis pas assez temeraire pour ce type de grosses excursions! Bravo en tout cas pour avoir gardé ton calme 🙂

    Aimé par 1 personne

    • On ne sait jamais d’où l’on tire son courage 😉 je suis sûre qu’au hasard des chemins, tu aurais la force de vivre ce genre de (mes)aventures !

      Merci ! Je ne suis pas sûre de l’avoir gardé, mais je suis arrivée entière en bas !

      J'aime

  3. Bravo! Ça a l’air superbe, un jour, j’irai là bas..

    J'aime

  4. Je l’ai vu de loin… Depuis un onsen très cocoon et c’était très bien comme ça ! Je n’aurais jamais eu ton courage pour grimper ni pour redescendre. Bravo et voilà finalement un bon souvenir quand même 🙂

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :