Omiai, le mariage arrangé au Japon

Un jour, un mot, découvrir le Japon

Alors que les relations hommes – femmes au Japon restent complexes et empreintes de timidité, la tradition du miai (見合い) ou omiai(お見合い), la rencontre en vue d’un mariage arrangé, perdure. Pratique ancestrale, elle est décrite comme une occasion de rencontre avec des considérations plus sérieuses pour le futur. Attention cependant à ne pas confondre cette tradition avec notre vision occidentale du mariage arrangé, dénué d’amour et pressé par les familles. L’omiai est une introduction certes, mais les deux tourtereaux poursuivent d’eux-mêmes la fréquentation et décident si cette union peut conduire à l’amour et à un éventuel mariage. Bien souvent, on caricature les femmes japonaises comment étant à la recherche des trois « H »: taille (height), revenus (high revenus), éducation (high education).

Le XVIe siècle voit cette pratique émerger dans la classe des samouraï, ayant tout intérêt à s’assurer d’alliances militaires solides (au regard de l’histoire sanglante japonais, ils avaient pas tort). Très vite, la tradition s’installe dans les classes populaires, promptes à imiter les seigneurs. Le cadre très rigide s’assouplit progressivement, aujourd’hui la pratique ne concerne que 6,2% des mariages (2005) contre 10 à 30% durant les années 90. Malgré un ce chiffre faiblard, les médias raffolent du sujet, qui se croise dans les séries, les films, les jeux vidéos ainsi que les séries télévisées.

« Onegai shimasu … « 

Très souvent initié par un tiers (un membre de la famille, un ami, une agence matrimoniale), l’omiai peut aussi être une initiative du concerné (en mal d’amour). L’avantage de passer par une agence est de bénéficier de tous les services (catalogue, location, assistance pour les plus timides). Par ailleurs un intermédiaire neutre est toujours utile lors de discussions délicates ainsi que lors de l’arrangement du mariage.

Dans l’ensemble, l’omiai est (souvent) initié par la famille, paniquée de voir que leur enfant (tout beau, tout frais) en âge de se marier (tekireiki, de 22 à 30 ans, après ça sent un peu le faisandé) traine des pieds pour se trouver un partenaire. Il est même fréquent que la famille suggère la mise sur le marché du rebelle, au cours de conversations (à travers la formule onegai shimasu, je vous en fais la requête), poussant la mise en vente jusqu’à l’envoi de photographies (sans consentement du concerné). Omiai qui décrit à la fois la première rencontre et l’évolution de la relation signifie aussi que l’introduction de potentiel amoureux est basée sur des critères objectifs, liés à la famille (incluant le travail et statut matrimonial de ses membres), l’histoire de la personne et son statut.

Pedigree sur 200 ans, mariage assuré !

Parce qu’on ne déconne pas avec les lignées ancestrales au Japon – source: pardonnez mon sarcasme

Si les parents passent par une agence, c’est un peu comme à Ikea, ils ramènent un catalogue à la maison, qu’ils feuillèteront éventuellement avec leur enfant. Ils tiennent compte de la photographie, mais surtout de l’historique personnel du candidat, issu d’une enquête sérieuse sur son statut social, son occupation et ses revenus.

Un descendant de samuraï est à son avantage, mais si votre lignée témoigne de tares héréditaires (allant de l’épilepsie à la maladie mentale), vous êtes sur une pente savonneuse. La crainte des maladies génétiques au Japon a dérapé jusqu’à l’eugénisme, puisqu’en 1948 une loi de protection eugénique fut votée afin de légaliser la stérilisation et l’avortement de personnes ayant un risque de maladie héréditaire (je vous rassure, ils leur a pris 18 ans pour l’amender en 1966 …). Certains suivent la branche dure de la tradition, le candidat et ses proches seront examinés minutieusement à partir d’une vaste liste de critères, déterminant la viabilité et l’équilibre du mariage (iegara, 家柄): éducation, revenus, travail, attraction physique, religion, niveau social, hobbies.

L’omiai est l’occasion de voir surgir au grand jour les discriminations au sein de la société japonaise: raciales, sociales et génétiques. Par exemple, les coréens nés au Japon sont traités de « half-bloods ». Le burakumin, classe sociale rejetée dont les membres sont considérés comme des criminels en raison de leurs ancêtres, est aussi discriminée. Les agences matrimoniales exigent souvent un certificat prouvant que le candidat n’est pas bukarumin. Sont aussi rejetés les Ainu, le peuple indigène d’Hokkaido.

Plus curieux, les femmes nées l’année du cheval durant le cinquième cycle du calendrier lunaire japonais sont considérées comme porteuses de malchances (elles tentent alors de mentir sur leur année de naissance). La croyance, aussi comique qu’elle puisse nous paraitre, est prise au sérieux au Japon, puisque lors de cette fameuse année, en 1966, le taux de natalité a chuté de 26%. 

Si beaucoup des informations sont fournies par les prétendants il va de soi que l’agence ou la famille enquête via un détective privé ((kooshinjo) ou simplement en interrogeant le quartier (kuchikiki, litteralement enquête de la bouche).

Mais où est l’amour ?

Indice: il serait dans les prés français …

Il faut savoir que les concernés se découvrent d’abord en photo afin d’éviter un embarrassant rejet fondé sur l’apparence (historiquement, on permettait à l’homme d’apercevoir furtivement la belle). La première rencontre est casuelle, incluant le couple potentiel, l‘intermédiaire et les parents (pour le romantisme, on repassera). L’omiai n’est pas loin de l’entretien d’embauche, durant lequel les candidats suent à grosse goutte sous le feu des questions des familles, après lesquelles les familles discutent entre elles. Le couple potentiel se voit conseiller de passer un peu de temps seul afin de se connaître (il était temps !).

Comme je le précisais, il ne s’agit pas de les marier si tous les critères sont remplis. Le couple prend le temps, à travers des rendez-vous, avant de se décider, souvent au 3ème rendez-vous. Il faut savoir qu’au Japon les rendez-vous amoureux sont souvent espacés en raison des contraintes professionnelles, cela peut donc prendre jusqu’à 6 mois, laps de temps durant lequel ils peuvent s’appeler, s’écrire, bref, se connaître (on respire…).

Si la mayonnaise a pris, le couple poursuit avec le miai kekkon (見合い結婚), en revanche, en cas de refus, il faut à tout prix éviter de faire perdre la face de l’autre partie. 

Aujourd’hui, la tradition recule face aux jeunes générations baignant dans la culture occidentale de l’amour romantique. Les femmes japonaises désormais éduquées avec l’espérance du prince charmant sont très sensibles au marché du véritable amour suivi d’un mariage et du bonheur domestique parfait. Les rencontres sont toujours arrangées, mais à travers des sorties en groupe équilibré de garçons et des filles, libérés du poids des parents.

La persistance de la pratique s’explique par l’âge des candidats. Passé la trentaine (et le tekireiki), les aspirants au mariage passeront plus facilement par l’omiai. C’est d’autant plus dur pour les femmes, traitées alors comme des êtres inférieurs.

Une femme c’est comme un gâteau de Noël. Frais jusqu’au 25, à chaque jour succédant, il devient moins appétissant…

Si la société est moins cruelle envers les hommes, ils ne sont pas pour autant épargnés. Passé 30 ans, un homme non marié n’est pas digne de confiance par ses collègues et employeurs, doutant qu’un tel homme soit capable d’apprendre les principes fondamentaux de la coopération et de la responsabilité.

Cliquez sur le carré orange et gratuitement passé le test "quelles sont mes chances de se marier". Source: http://www.nicco2.com/tekireiki/ (une page dédiée à l'âge de péremption maritale des femmes)

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About Amélie-Marie (177 Articles)
C'est en 2007 que j'ai pour la première fois posé le pied au Japon. Depuis, je n'en suis jamais tout à fait rentrée. Amoureuse de l'archipel, mais aussi des voyages, j'aime écrire à propos des mes expériences de vie, des autres cultures que je croise. Depuis 2015, chargée de communication pour une école de Japonais (Coto Language Academy), j'assiste les élèves dans leurs démarches pour venir étudier au Japon!

3 Comments on Omiai, le mariage arrangé au Japon

  1. La grande soeur de mon copain, qui s’est mariée en mai, a eu un mariage arrangé. Et le couple n’a commencé à vivre ensemble qu’après le mariage. Je ne sais pas quand la rencontre a eu lieu mais elle a 30 ans cette année donc elle a du être pressée par la famille !

    Je ne connaissais pas tout l’historique, merci, c’est très instructif.

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    • Merci de ce retour et de ce témoignage. Il est fort possible en effet, que la famille s’en soit un peu mêlé. C’est proche de ce que vit la soeur de mon Nippon. Elle a 33 ans, n’est pas mariée (et n’a pas l’intention, visiblement), mais la grand mère ne la lache pas sur le sujet (les parents, plus modernes, considèrent qu’ils n’ont pas à s’en mêler).

      Je comprends que ça puisse marcher, mais j’avoue que la perspective de ne découvrir qu’après engagement, comment se révèle le partenaire à domicile m’inquiéterait un peu !

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  2. Article très intéressant, merci pour ces informations et cette culture que je ne connaissais pas.

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