Le Japon et le machisme politique

http://www.japantoday.com/category/lifestyle/view/helping-women-get-back-into-the-workplace

Un fait divers politique navrant

En avril dernier, je vous avais présenté un panorama de la place des femmes dans la société japonaise. Le bilan n’était pas glorieux, entre une structure patriarcale forte et une classe politique peu active sur des questions aussi cruciales que l’égalité face à l’emploi. Lors de l’Assemblée plénière métropolitaine de Tokyo, ce sont des railleries et des huées qui ont accueillis Shiomura Ayaka, politicienne membre de l’assemblée.

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Alors qu’elle présentait le besoin d’action auprès des femmes confrontées à l’infertilité, aux difficultés de la grossesse et de l’accouchement, Shiomura Ayaka a été raillée par les membres masculins de l’Assemblée.

« Vous feriez mieux de vous marier », « Ne feriez-vous pas mieux d’avoir des enfants ? »

Les railleries fusent des rangs du LDP, le parti démocratique libéral du Japon. Malgré les quolibets, la porte-parole, en larme, a poursuivit son discours. À la suite de l’Assemblée, Morozumi, le secrétaire en chef du parti Minna auquel appartient Shiomura Ayaka, a fait part de son indignation au secrétaire en chef du LDP. Ce dernier, Yoshiwara, met en doute la seule implication de son parti politique. Il a cependant rappelé que chaque parti est tenu de respecter les porte-paroles.

Dans une société encore très machiste, l’Assemblée de Tokyo n’est pas prête de montrer l’exemple. Shigeru Ishige, le chef du parti Démocrate évoque même des doutes « sur la dignité de l’Assemblée », tandis que Tomoko Oyama, secrétaire en chef du parti Communiste parle d’un harcèlement sexuel épouvantable.

Quant à Shiomura, elle a exprimé sa peine d’avoir été ainsi injurié, alors qu’elle fait partie de cette génération de femme au Japon menant carrière tout en s’inquiétant des questions relatives au mariage ou aux enfants.

Le Japon, malade de son machisme

Cet article paru quasiment jour pour jour un an auparavant sur le site Les Echos.fr, décrit la triste réalité des femmes dans ce pays moderne et avancé. Je l’avais évoqué, la question du travail est un point très problématique pour la condition féminine dans l’archipel, alors que « reléguées à des postes subalternes, seules deux tiers des femmes en âge de travailler occupent un emploi« . Un problème non seulement reconnu par les économistes japonais, mais aussi par le Premier ministre Shinzo Abe.

Tous les experts partagent cette analyse. « Le Japon est en retard car il essaye de courir le marathon sur une seule jambe », résume Kathy Matsui, la stratégiste en chef de Goldman Sachs à Tokyo, qui plaide depuis des années pour une meilleure intégration de l’« autre moitié » d’une population totale de 126 millions d’habitants. Actuellement, le taux d’emploi des femmes en âge de travailler n’est que de 63 % dans l’Archipel, quand il est supérieur à 80 % chez les hommes. Si ce taux féminin égalait celui des hommes, ce sont près de 8,2 millions de personnes qui entreraient sur le marché du travail japonais. « Et l’économie, c’est très simple. Si vous voulez faire progresser votre croissance potentielle, il faut soit plus de travail, soit plus de capital, soit plus de productivité », rappelle l’économiste. En encourageant la participation des femmes, le pays pourrait faire bondir son PIB de près de 15 %, a calculé Goldman Sachs. La consommation serait stimulée et l’Etat aurait plus de salaires à taxer pour se financer. « Les femmes pourraient en fait sauver le Japon », déclarait, à l’automne dernier, Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, à l’occasion d’une visite à Tokyo.

Le problème des femmes dans l’archipel est très fortement lié à cette société traditionnelle dont le confucianisme exalte la misogynie: la femme est sous la tutelle du père, puis du mari, et enfin des fils. Difficile donc, de sortir de ce cadre et de se forger une identité nouvelle. La langue même témoigne de cet état de fait en nommant la femme, « okusan » (celle qui reste dedans) et le mari, « shushin » (le maître).

Inutile d’engager des femmes, vouées à devenir mère et femme au foyer. Alors qu’elles entrent en entreprise, les jeunes femmes doivent choisir entre une allégeance d’enfer à leur employeur (travailler de 9h à minuit, accepter inconditionnellement les mutations, « sogoshoku ») ou des positions peu gratifiantes – se résumant parfois à servir le thé et faire des traductions (« d’ippanshoku ») … La grossesse est souvent le couperet final pour la carrière d’une femme et « 70% des femmes japonaises arrêtent de travailler après leur premier enfant » (Kathy Matsui), alors que les trois quart d’entre elles souhaiteraient retravailler.

Dans l’article des Echos, le correspondant à Tokyo, Yann Rousseau, évoque aussi le grave manque d’incitation des politiques sociales: 

Les places en crèches publiques sont toujours insuffisantes et les établissements privés, qui doivent obéir à des régulations extrêmement contraignantes, sont souvent trop chers pour les ménages modestes. Ainsi, seuls 28 % des enfants de moins de trois ans sont inscrits en crèche dans le pays. En France, cette proportion atteint 43 %. Les femmes se retrouvent dès lors contraintes d’élever leurs bébés, souvent seules. Les maris japonais ne consacrant qu’une heure par jour aux tâches ménagères. « Et sur ces 60 minutes, ils ne consacrent en moyenne que 33 minutes à leur enfant », pointe la chercheuse de Goldman Sachs, qui note encore que, du fait du manque chronique d’auxiliaires de vie dans l’Archipel, les femmes sont souvent contraintes de prendre aussi en charge les personnes âgées de la famille.

Aujourd’hui les femmes japonaises attendent beaucoup de la stratégie de croissance mise en place en douceur par Shinzo Abe (accès aux postes élevés, places de crèche, congés parental). La question des quota n’est pas encore sur la table – mesure trop violente pour cette société d’homme qu’il ne faut pas brusquer.

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About Amélie-Marie (177 Articles)
C'est en 2007 que j'ai pour la première fois posé le pied au Japon. Depuis, je n'en suis jamais tout à fait rentrée. Amoureuse de l'archipel, mais aussi des voyages, j'aime écrire à propos des mes expériences de vie, des autres cultures que je croise. Depuis 2015, chargée de communication pour une école de Japonais (Coto Language Academy), j'assiste les élèves dans leurs démarches pour venir étudier au Japon!

2 Comments on Le Japon et le machisme politique

  1. C’est scandaleux, vraiment, je ne pensais pas que c’était à ce point là. Tu me diras, chez nos politiques français aussi il y a bien des machos dans le tas et certains ne s’en cachent même pas. Mais bon c’est sur que c’est moins grave que la situation au Japon. Et toi tu le ressens beaucoup le machisme/sexisme en ce qui te concerne?

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    • C’est sur qu’en France et ailleurs il y a eu des faits du genre (l’Assemblée nationale et les tenues des députées …), mais j’ai été choquée de la vidéo, surtout que c’est très fréquent que les hommes ici harcèlent les femmes de cette manière: en niant leur droit à la parole. Moi j’y échappe je pense, encore que dès que je me suis mariée on m’a demandé quand est-ce que je ferais des enfants et si je resterai à la maison. Aussi aux entretiens d’embauche, on m’a clairement demandé si je voulais avoir des enfants (sous entendu, si je répondais oui, je pouvais être certaine que cela jouerait en ma défaveur). On me demande aussi si c’est bien moi qui fait le ménage. J’ai croisé pas mal d’asiatiques qui ne courent pas trop après les hommes parce qu’elles sont conscientes du poids qu’une relation fait peser sur leur carrière :/.

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