Japon autrement: culture de management entre France et Japon appliquée au couple mixte

Le site slate.fr a publié le 28 avril, un article très intéressant sur les différences culturelles dans le management, et les malentendus qui en découlent. Cette recherche a été menée par Erin Meyer, professeur de management interculturel à l’INSEAD, repris par la Harvard Business review sous forme interactive.

Parmi les paires culturelles étudiées (France / Allemagne, France / États Unis …), la question du rapport franco-japonais m’a paru très intéressant.

Image provenant de l’article du site Slate.fr, cartographie des différences de culture de management

Les différences culturelles dans le management, sont issues des différences culturelles de la société elle-même. C’est donc sans surprise que l’on voit les japonais diplomates, là où les français sont critiques, que la confiance chez les travailleurs nippons est relationnelle, alors que les français la fondent sur les fonctions à mettre en oeuvre.

Ces résultats s’appliquent à la vie de tous les jours, particulièrement dans le couple mixte. 

Ma vie avec le Nippon n’est pas tous les jours une sushi party. Je dirai même que 80% des conflits nous opposant, partent de nos différences culturelles.

 

Même si chaque individu est unique, notre culture forme une part de notre personnalité, et l’on peut annoncer sans trop d’erreur, qu’en France, l’amour des discours et de l’art oratoire est particulièrement poussé. Ramené à la vie de tous les jours, cela fait de moi une personne communicative, encline à m’ouvrir dès que j’en ressens le besoin, et très bavarde.

Le Nippon sort, lui, d’une culture pas tant du silence, que du sous-entendu et de la réserve. Homme et femme n’échangent pas de la même au Japon qu’en France, et dans le couple mixte, c’est un point relativement délicat (pour ne pas dire la patate chaude du concept de différence culturelle …). La femme au Japon se doit d’ailleurs, d’être mesurée dans la prise de parole, cela ne signifie pas qu’elle doive se taire, simplement en présence d’hommes, elle reste à sa place en étant discrète et en acquiesçant aux propos masculins. Dans le couple et la famille, un équilibre plus égal se retrouve, cependant, communiquer sur ses sentiments reste tabou.

  • 1er problème: je communique sans feedback de sa part
  • 2ème problème: je n’ai aucun moyen de savoir si de son côté quelque chose ne va pas
  • 3ème problème: quand problèmes 1 et 2 se croisent, cela devient explosif.

Ce 3ème point nous amène à la confrontation. En France, sans égaler l’Italie, nous avons un caractère latin, et un amour de l’éloquence. On est enclin à s’opposer, à débattre, bref, à échanger nos opinions, parfois avec virulence.

Au Japon, règne l’art de la diplomatie. Sans nier une confrontation, les japonais préfèrent, de très loin, discuter poliment autour du problème, en glissant doucement vers un consensus potentiel. C’est d’autant plus vrai lorsque vous n’êtes pas proche de votre interlocuteur ou qu’une relation hiérarchique entre en jeu.

Dans la vie quotidienne du couple franco-japonais, ces habitudes culturelles sont épineuses. En bonne française, je ne refuse jamais un bon débat, quel qu’en soit le sujet (honnêtement, ça peut aller du temps de cuisson des pâtes à la situation palestinienne). Le Nippon est plus réticent à se jeter à l’eau. Toutefois, ses nombreux séjours à l’étranger et son apprentissage de différentes cultures ont fait de lui un japonais très ouvert et finalement, plus tellement nippon sur cette question.

Cependant, j’ai vécu l’expérience d’ouvrir le débat direct lors d’un repas avec des japonais, oubliant l’impair culturel que cela représente. La confrontation met les nippons réellement mal à l’aise. Alors que le jeune japonais pensait faire une remarque pour flatter son interlocuteur, par politesse, nous l’avons pris au pied de la lettre et avons débattu sur sa pertinence. Bien que cela soit différent selon les personnes, j’ai été confrontée de nombreuses fois à l’impossibilité de vraiment briser la glace par la discussion, soit qu’ils détournent le sujet, soit qu’ils acquiescent à mes propos en évitant tout débat.

La gestion du temps découle elle aussi, de nos habitudes culturelles. Si en France, flexibilité et retard, en dehors du cadre professionnel, sont généralement acceptés (le fameux retard français que les allemands maudissent), au Japon, la ponctualité est une règle d’or. Non seulement faut-il être ponctuel, mais la politesse exige même d’être présent avant l’heure.

  • Si être à l’heure n’est pas en dehors de mes capacités, être présente avant l’heure est beaucoup plus délicat. Voilà bien quelque chose incompris du Nippon, qui reste toujours aussi surpris de notre tolérance à l’égard des uns et des autres (français) lorsque l’on se donne rendez-vous quelque part.

La prise de décision peut aussi mener à des malentendus entre le Nippon et moi. Les japonais reposent sur le groupe, l’individu s’effaçant au profit de la société. Le chef n’est pas le seul décideur mais bien le groupe de travail qui par un commun accord, embrasse une direction ou un choix. Le consensus est préféré avec un partage des responsabilités, là où en France – sans ignorer les autres – le leadership est privilégié.

  • Faire des plans avec le Nippon se finit toujours de la même manière: je choisis et décide. Il lui est difficile de communiquer sur ses préférences, et encore plus difficile de s’opposer en cas d’insatisfaction. Ce n’est pas absolu, et là encore, l’expérience de vie à l’étranger lui fait relativiser sa culture.

Voilà quelques points qui font que l’inter-culturalité dans le couple n’est pas une évidence. C’est à la fois une force et une difficulté qu’il faut appréhender avant de sauter le pas.

Et vous, quelle expérience de difficultés culturelles avez-vous rencontrées ? 

frtojp

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About Amélie-Marie (177 Articles)
C'est en 2007 que j'ai pour la première fois posé le pied au Japon. Depuis, je n'en suis jamais tout à fait rentrée. Amoureuse de l'archipel, mais aussi des voyages, j'aime écrire à propos des mes expériences de vie, des autres cultures que je croise. Je travaille depuis 2015 pour Coto Academy, une école de langue de japonais et Coto Work, une agence de recrutement sur Tokyo.

13 Comments on Japon autrement: culture de management entre France et Japon appliquée au couple mixte

  1. Ma belle-sœur est Japonaise et c’est vrai que, alors que nous sommes une famille qui débat volontiers de tout et de rien, elle n’aime pas le débat et reste la plupart du temps dans son coin, tranquille, ne disant rien. Quand il y a des tensions dans la famille, elle ne prend jamais parti et semble survoler cela de très loin, comme transparente à la situation, et puis, d’un coup, mon frère peut venir dire : ‘Bon, on va s’en aller car là, ça lui fait trop : c’est une éponge, elle ne dit rien, mais elle n’en peut plus, elle va imploser’. C’est assez difficile à gérer parfois car on mourrait d’envie de savoir ce qu’elle pense ! Mais on ne le saura jamais… 😉

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    • C’est exactement ça, en effet :). D’un côté, je respecte parfaitement la différence de culture, et je la comprends, de l’autre, je trouve que c’est parfois très dur de ne pas pouvoir « échanger ». J’imagine bien la curiosité de ta famille, et quelque part, la frustration de ne pas pouvoir aller plus loin. J’ai beaucoup de mal à me faire d’amis japonais pour cela. J’ai l’impression que je les connaîtrais jamais vraiment plus que ce qu’ils donnent à voir.

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  2. Pour avoir travaillé avec des japons et avoir baigné au quotidien dans une ambiance japonaise, je comprends tout à fait de quoi tu parles.
    J’ai eu de gros moments de solitude difficilement explicable à mon entourage qui ne cottoyaient pas “mes” japonnais au quotidien.

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    • Oui … Je crois que c’est un de mes points négatifs les plus fort sur ma vie au Japon, et que tu exprimes très bien avec « gros moments de solitude ». Tu peux être entouré de nippons et pourtant te sentir très isolée !

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      • par contre apres avoir bossé 2ans avec des coréens puis 2ans avec des japonais, je n’etais plus vraiment adapté aux entreprises occidentales 🙂

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  3. Je trouve au contraire avoir beaucoup de points communs « japonais » (même si je ne peux m’empêcher de penser qu’ils n’ont pas tous forcément la même façon d’agir, mais je ne peux pas réellement savoir sans y être aller) Jamais je ne prendrais parti lors d’une conversation, je fais énormément « l’éponge » (j’encaisse sans rien dire) je ne regarde jamais dans les yeux… je ne sais pas d’où tout ça me viens, mais en tant que française on considère plutôt ses « défauts » comme des problèmes sociaux justement, et non pas une culture ou un choix. Quand c’est comme ça j’ai juste envie d’être tranquille même si je sais que les gens autour de moi se posent des questions, et que ça facilite pas la conversation… Enfin bref je comprends ce que vous pouvez ressentir, mais également le ressenti des japonais (ou de quelques japonais) c’est assez embêtant comme situation mais ce blocage est quasi inévitable! Je ne sais pas ce que ça donnera quand je rencontrerais des japonais! (même si je peux m’ouvrir si je me sens en confiance) Bref désolée pour le pavé un poil perso mais je devais réagir xD Très bon article sinon 🙂

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    • Je comprends tout à fait qu’on puisse avoir ces traits de personnalité tout en étant française 🙂 et pas de soucis pour le témoignage personnel, c’est aussi intéressant. Je pense que le point de vue va varier selon que l’interaction est étranger / japonais et japonais / japonais. Cependant, c’est un trait régulièrement mis en avant dans cette culture (la diplomatie et l’évitement) où la préservation de la « face » (être capable de masquer sentiment et pensée) est capitale. En France, on évoquerait une personnalité réservée, un manque de confiance en soi (ce n’est pas nécessairement un défaut d’ailleurs, d’être observateur, par contre éponge, il faut que tu te protèges un peu 🙂 ) tandis qu’au Japon, on parlera d’une personnalité forte et solide.

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  4. Merci pour cet éclairage nouveau sur les relations entre japonais et occidentaux. J’imagine en effet que les relations ne doivent pas toujours être évidentes, et que quelques incompréhensions doivent se faire sentir !

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  5. Ces questions inter-culturelles et leur gestion sont passionnantes et j’ai trouvé peu de blogs sur le Japon aussi intéressants pour moi alors je me joint aux félicitations !
    « Comment se faire des amis au Japon » ? ou du moins comment se contenter de ces relations qui parfois peuvent paraitrent bien « lisses ».Depuis 1990 je commence à avoir une certaine experience de la chose tant au niveau professionnel que personnel et il y a eu bien des souffrances au niveau de mes relations inter-personnelle . Je retrouve toujours avec plaisir mes amis japonais mais ne cesse jamais de m’étonner de voir mes amis Français ou Américains qui vivent depuis tant d’année à Tokyo sans avoir aucun amis japonais.
    Et l’absence de communication est ce qui me marque le plus à chaque fois .
    Un livre sur les relations au travail au Japon viens d’être publié par une psychologue Japonaise je posterais un lien si j’arrive à le retrouver.
    En attendant ici :
    http://communicationorganisation.revues.org/1719

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    • Merci de ce si gentil commentaire et de prendre le temps pour me donner ton témoignage (et références !). Je suis très intéressée par la société japonaise, mais n’ai pas encore eu beaucoup le temps de lire à ce sujet, me contentant des témoignages de mes proches et de mon japonais de mari. Je comprends ton étonnement, mais je suis hélas encore au stade où j’ai très peu de « proche » japonais. Cela viendra dans la durée je pense, et avec un meilleur maniement de la langue !

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      • Je suis sur et certain que cela viendra très vite , il faut du temps bien sur. Au plaisir de vous lire et de continuer l’échange .

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  6. C’est une question d’échelle de valeur…

    Une fois compris ce point, tout se passe bien, même si en qualité d’occidentale, il faut réussir à « switcher » son cerveau en mode jap’. J’ai souvent travaillé avec le Japon, et il m’a fallut un temps d’adaptation pour comprendre le jeu subtile de la négociation et de la diplomatie. Mais une fois qu’on a pigé, je trouve cela plutôt agréable, même si cela manque un peu d’efficacité, il ne faut pas être pressée.

    Maintenant, dans la vie familiale, voir intime, cela doit être encore autre chose. Je n’ai jamais vraiment su si les japonnais avaient le même comportement au travail et à la maison…?

    Un peu plus de spontanéité ne nuirait pas aux japonnais, et inversement un peu plus de réserve serait bienvenu en France !

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1 Trackback / Pingback

  1. La dispute au sein du couple franco-japonais | Amelie Marie in Tokyo

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