Société japonaise: la discrimination des burakumin

Utagawa Kuniyoshi’s ukiyo-e shows Yayoi Oshichi on horseback brought for execution. Disposing of the dead was a burakumin occupation. http://www.japanfocus.org/-Hisane-MASAKI/1950

Parmi les minorités japonaises souffrant de discrimination, se comptent les burakumin ou buraku (buraku people en anglais), descendants des castes de parias de l’époque féodale (Ère Edo).

Selon les croyances shintoïstes (religion nationale) et bouddhistes (religion importée d’Inde et de Chine), les activités liées au sang et à la mort sont considérées comme souillées. Impures, certes, mais nécessaires, ces professions donnent lieu à deux castes d’intouchables, à la bordure de l’humanité:

  • Hinin, « non-humains » (非人): les marginaux, les mendiants, les gens du spectacle … Ou encore les croque-morts. Aujourd’hui encore, cette profession est considérée comme dégoutante. Le film Okuribito de Yōjirō Takita traite du sujet avec une grande poésie et malgré le tabou de la mort au Japon, le film a été très bien accueilli.
  • Eta, littéralement « pleins de souillures » (穢多): ce sont les parias dits héréditaires, détenant alors le « monopole » des métiers liés à la mort des animaux (boucher, tanneur … ).

À l’époque féodale, les règles imposées aux burakumin les excluent de la société (« interdiction de manger, de boire et de rester en ville à la nuit tombée« , « quitter la route lorsqu’ils croisent des citoyens« ). Mais voilà qu’au XIXè siècle (1871 pour être précis), le système des castes est aboli et les parias deviennent, après inscription à l’état civil, de nouveaux citoyens. 

Malheureusement, la citoyenneté ne libère pas du poids de sa lignée ancestrale, repérable aux noms (idéogrammes) de famille. Ainsi, buraku est le terme désignant un lieu dont une partie des résidents ont des liens de près ou de loin avec les parias de l’ère Edo, mais aussi les communautés exerçant des professions encore perçues comme dégradantes, par exemple les chasseurs de dauphin. Si officiellement leur nombre tourne autour de 1,2 millions de personnes, officieusement, ils seraient plus de 3 millions dispersés dans les ghettos des grandes villes, principalement de l’ouest du Japon.

Un rapport de 1993 (…) a dénombré plus de 4 533 communautés de buraku : dōwa chiku (« zones d’assimilation »), officiellement recensées pour des projets d’intégration (…) on y dénombre 298 385 ménages pour un total de 892 751 résidants. La taille de chaque communauté varie de moins de 5 ménages à plus de 1 000, avec 155 ménages de taille moyenne. Environ les trois quarts sont localisés dans des secteurs ruraux.

On reste là néanmoins dans l’inexactitude. Les chiffres datent et sont basés sur les subventions du gouvernement. Celles-ci ne sont pas demandées systématiquement, certains « préfèrant rester dans la difficulté financière afin de ne pas déclarer publiquement qu’ils sont burakumin, car il vaut mieux être l’égal d’un pauvre Japonais qu’un burakumin aidé ».

La question des burakumins est tabou. Ne serait-ce qu’évoquer le sujet légèrement avec un interlocuteur japonais conduit à un silence cordial mais suffisamment glacial pour comprendre qu’il s’agit d’un impair grave. Les médias japonais de piètre qualité (manipulations, censure et bashing) ne mentionnent que très rarement les problèmes de cette minorité. Au Japon, tant qu’on ne l’évoque pas, un problème n’existe pas.

Discriminations ? « Les burakumin, comme ascendance, c’est pire que Coréen.« 

Elles n’ont pas disparues avec l’abolition des castes.

  1.  Emploi: trouver un emploi est particulièrement difficile. Beaucoup d’entreprises ont pour consigne de ne pas embaucher une personne s’il y a un doute sur son origine et un lien avec les buraku. Pire, ils sont condamnés à des emplois de basse oeuvres refusés par les autres. Fukushima cristallise la cruauté de cette discrimination. De ce court reportage d’Arte, on retient que les burakus ne sont pas loin de la caste des Intouchables de l’Inde. Sans la liberté de choisir, ils deviennent une main d’oeuvre soumise que l’on envoie pour nettoyer une centrale sans plus d’état d’âmes. Ainsi, je le rappelle Masuzoe, candidat pro-nucléaire pour la gouvernance de Tokyo (élections tenues en février dernier), a déclaré qu’il n’y avait pas eu de morts résultant des opérations menées à Fukushima. Sans doute ne considère-t-il pas le décès des employés burakus comme étant celui d’êtres humains.
  2. Logement: refus de location, ségrégation dans des ghettos, taudis.
  3. Cimetière: même dans la mort, les buraku sont ostracisés, avec un espace à part, une entrée séparée, avec des murs de piètre qualité…
  4. Société: si les enfants des buraku sont bien sûr dans le système scolaire, la discrimination commence déjà avec les parents chuchotant à leurs bambins de ne pas jouer avec celui-là « qui est sale ». Adulte, il est très difficile pour eux de pouvoir se marier avec un japonais dont la lignée de comprend pas de burakumin.

La question des subventions s’avère problématique. Aux yeux des japonais, c’est un traitement spécial et injuste accordé à une communauté de criminels, dont la discrimination historique appartiendrait … au passé. Les statistiques montrent en effet qu’une partie des membres de cette minorité est affiliée aux syndicats mafieux, les yakuzas. Les généralisations sont rapides: les burakus sont des voleurs, des agresseurs potentiels, voir pire. À Hachioji, ville appartenant à la préfecture de Tokyo dont est originaire mon Nippon, lorsque la mairie voulu construire une nouvelle école dans un quartier où vivait une petite communauté de burakus, le tollé des parents mit fin au projet. Raison ? Le simple fait d’envoyer ses enfants dans les parages les souillerait probablement. Des mouvements se sont créés pour permettre à cette minorité de lutter, mais malgré des efforts financiers et politiques, les discriminations perdurent.

§

Une question vous taraude, j’en suis sûre. Pourquoi ne pas faire table rase de ses origines, fuir, changer de nom. Cette tentative a un nom, le « passing », symbole du buraku qui tente de s’intégrer. Malheureusement, les japonais font régulièrement appel à des enquêtes sur les arbres généalogiques pour l’embauche ou un mariage, aboutissant à des annuaires interdits, les chimei sokan, recensant les membres de cette minorité.

Références:

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About Amélie-Marie (177 Articles)
C'est en 2007 que j'ai pour la première fois posé le pied au Japon. Depuis, je n'en suis jamais tout à fait rentrée. Amoureuse de l'archipel, mais aussi des voyages, j'aime écrire à propos des mes expériences de vie, des autres cultures que je croise. Depuis 2015, chargée de communication pour une école de Japonais (Coto Language Academy), j'assiste les élèves dans leurs démarches pour venir étudier au Japon!

1 Comment on Société japonaise: la discrimination des burakumin

  1. Très intéressant!

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