Société Japonaise: les papeteries

Papeterie de Ydobashi (Akihabara) où l'on trouve des objets insolites et des accessoires marrants !

– J’ai besoin de papier…

– Et moi, j’ai bien envie d’acheter quelques word card.

Parlons un peu de la panoplie du bon élève au Japon. La découverte de la richesse des papeteries et de la qualité des fournitures au design flirtant avec le high tech, est encore pour moi source d’émerveillement. Je peux ainsi rester des heures durant au milieu des allées, face aux myriades de stylos, gommes, post-it, marqueurs, et autres outils et accessoires de bureau. Tout y est conçu pour vous faciliter la vie, vous ravir les yeux et vous permettre l’évasion avec des slogans français, allemands, italiens.

D’un côté, des classeurs résistants, aux spirales astucieuses, modulables avec pochettes, feuillets de rangement, accroche stylo, ou encore des protections contre l’humidité. De l’autre, des cahiers de diverses tailles basiques ou stylés, au papier parfois étanche, des agrafeuses… sans agrafes, crayons, stylos, marqueurs rechargeables. On y trouve des stickers pour personnaliser ses agendas ou cahiers, mignons ou humoristiques, des post-it fantaisistes … Les marques sont très présentes – à moins de ne se rendre dans un 100¥shop où l’on peut dénicher à peu de choses près, les mêmes fournitures mais de moindre qualité.

Bref, une papeterie se révèle facilement un lieu de perdition où l’on claquerait des fortunes l’air de rien.

Au milieu de ces merveilles, je me rappelle mon grand père paternel, qui effrayé sans doute d’une pénurie d’encre et de papier, entassait dans les alcôves d’un bureau de bois vernis, des trésors de papeterie. Aurait-il mis les pieds au Japon, il se serait peut-être senti au paradis, et reconverti dans l’import-export.

Mon choix de prédilection se révèle être la marque Pilot, plus particulièrement la gamme Frixion, inconnue pour moi jusqu’alors. Il s’agit d’une technologie permettant d’écrire et d’effacer à l’aide d’une gomme étrange fixée sur le capuchon le plus souvent ou à l’extrémité du stylo. Elle se décline dans tous les formats de mines, dans toutes les couleurs, marqueurs inclus.

Des stylos à l’encre effaçable, outil de libération de la tyrannie de l’effaceur (puant), du blanco (collant) ou encore de la souris Tippex, ce n’est pas tout à fait nouveau … Je me souviens de leur apparition alors que j’étais une gamine du primaire. La révolution semblait s’amorcer, libérée que j’étais du porte-plume. Que c’était amusant de gommer l’encre ! … Bien vite, ils furent bannis, condamnés par mon maître, en rage devant nos cahiers salis et tachés par une encre qui ne séchait pas.

Depuis, traumatisée sans doute par les exigences du corps enseignant, tuant toute tentative d’originalité et de ludisme dans nos trousses (ah, ce bleu turquoise honni car illisible, mais qui faisait rêver les collégiennes), je n’avais plus lâché le bic.

2013, me voilà au Japon, face à un constat, la beauté de cette langue exige de la finesse dans l’écriture des syllabaires et des kanji. Adieu le bic, à moi l’exploration des rayons des papeteries nipponnes. Je ne rechigne jamais devant la perspective d’acheter des fournitures de bureau. Sans doute un reste de cette fébrilité naissant les quelques jours précédents les rentrées scolaires, cristallisation des espoirs et angoisses, qui dans le nouveau cartable, qui dans la nouvelle trousse…

Les asiatiques, particulièrement les japonais et les coréens, souffrent pendant des années d’études intensives, compétitives, machines à hacher menu la vivacité de jeunes esprits. La négation de la différence et de la créativité, dans un contexte de bagne scolaire – véritable formatage obéir, servir la société, bachoter, tient d’une violence qu’il est sans doute difficile de mesurer pleinement. L’apprentissage est mécanique, borné, répondant à des QCM pointilleux et généralistes. Sans aller jusqu’à dire qu’on fait des élèves nippons des machines, on peut très certainement parler d’un contrôle de la diversité intellectuelle. Les élèves ne peuvent généralement pas contredire leurs professeurs, sous peine d’être punis, battus ou expulsés. Mon nippon en a fait les frais tant et si bien, que frondeur, il fut expulsé de son lycée pour s’être opposé à son professeur principal.

Dans ce contexte, je ne peux m’empêcher de voir l’abondance des fournitures scolaires comme une porte vers l’expression de sa personnalité, une manière de transgresser ce système qui tape dans le clou qui dépasseObjets trop kawai 1, plutôt high tech, ou humoristiques, permettent à tous d’intégrer de la couleur dans un univers de course à la montre. De se singulariser. Un peu.

La course se poursuit bien évidement dans ce monde du travail impitoyable (mon nippon est régulièrement appelé par son chef après 22 heures ou pendant ses jours de congés). Abus et violence à l’encontre des employés, le travail au Japon n’est pas une sinécure quelque soit son poste. Heures supplémentaires imposées et impayées, harcèlement, mauvais traitement, immission dans le droit de vote des japonais (les compagnies incitant leurs employés à voter pour les représentants du LDP, par exemple), les employés japonais sont passés à la moulinette.

Que cela soit à l’école, à l’université ou au travail, les japonais sont tenus d’enfiler l’uniforme. Après avoir formaté l’esprit de bons soldats, il faut en prime, les rendre interchangeables, impersonnels, inhumains.

Ne peut-on voir alors dans ces post-it en forme de chat, ces stylos décorés à l’effigie des animés et manga du moment, ces objets pratiques et ludiques un moyen, peut-être, d’adoucir discrètement un quotidien éreintant, un pied de nez à l’uniformisation sociale ?

Un doute demeure toutefois, si cette maigre ouverture vers une liberté d’expression personnelle ne serait pas un moyen de contrôler encore un peu mieux les japonais.

1. [« mignon » en japonais]

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About Amélie-Marie (177 Articles)
C'est en 2007 que j'ai pour la première fois posé le pied au Japon. Depuis, je n'en suis jamais tout à fait rentrée. Amoureuse de l'archipel, mais aussi des voyages, j'aime écrire à propos des mes expériences de vie, des autres cultures que je croise. Depuis 2015, chargée de communication pour une école de Japonais (Coto Language Academy), j'assiste les élèves dans leurs démarches pour venir étudier au Japon!

2 Comments on Société Japonaise: les papeteries

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