Société japonaise: le déni du racisme

Miki Dezaki, american teacher in Okinawa talks about racism in Japan
http://antiracism.jp

Logo du mouvement antiracisme au Japon: http://antiracism.jp

La question du racisme au Japon est un problème complexe et sombre de la société nipponne. Elle renvoie aux difficultés relationnelles avec les pays voisins et à un nationalisme ambiant et exacerbé récemment par les positions de Shinzo Abe.

Ce racisme ignoré ou nié par ceux qui n’en sont pas victimes, est une problématique dont il serait important de débattre, en particulier au sein de la jeunesse.  Le racisme s’arrêterait-il aux combats de Martin Luther King dans les classes d’histoire japonaises ?

Ce phénomène touche non seulement les étrangers, celui qui n’est pas japonais et ignore tout des us et coutumes, mais aussi des nationaux selon leurs origines sociales (le système de caste japonais a laissé des traces indélébiles), leurs origines territoriales (certaines régions marquées par les défaites des seigneurs, les territoires envahis par les japonais: le nord des Ainu, le sud avec Okinawa).

Les problèmes ethniques sont nombreux, malgré une constitution affirmant l’égalité de tous les citoyens. En 2005, un porte parole des Nations Unis avait exposé ce problème et le manque de reconnaissance de celui-ci par le gouvernement, trainant des pieds pour régler la question.

Depuis, peut-on lire, la situation a progressé, des lois ont été promulguées, des actions mises en place. L’année dernière pourtant, une  énième manifestation anti-coréenne a été tenue à Tokyo, avec des slogans clamant que « coréen du sud, corée du nord, un bon coréen est un coréen mort ». La rime française en ajoute au cynisme… La liberté d’expression autorise l’organisation de manifestations anti-racistes mais elle permet aussi l’expression d’un racisme en toute impunité. 

Politiquement, les tensions ethniques se font aussi sentir dans la récente actualité avec notamment les déclarations provocatrices concernant les femmes de réconfort durant la seconde guerre mondiale ou encore la visite  du temple Yasukuni.

En pratique, les victimes de racisme font face à des problèmes de logement, d’emploi, d’aide sociale. Chinois, Coréens, Taïwanais, migrants de l’Asie et de l’Amérique latine sont confrontés aux insultes, aux menaces, parfois effarantes.

Une jeune fille née sur le territoire japonais, de parents en situation illégale avait obtenu le droit de rester au Japon tandis que ses parents allaient être déportés. Quelques 200 militants de l’extrême droite japonaise avaient alors encerclé le domicile familial, invectivant ceux qu’ils appellent des « criminels ». À Kyoto, une école ayant des enfants expatriés fut attaquée par des membres d’un réseau patriotique extrême. Les enfants n’ont même pas grâce aux yeux de ceux pour qui la pureté du sang et du pays prime sur toute humanité.

Ci-dessous, deux vidéos édifiantes d’un professeur américain, Miki Dezaki, ayant fait une leçon sur le racisme à ses classes de petits japonais, suivant le documentaire « Eye of the Storm » de William Peters, sur l’expérience de Jane Elliott militante antiracisme et maîtresse d’école.

La première concerne sa démonstration, tandis que la seconde est née du harcèlement subi pour avoir osé parler du racisme au Japon.

En tant qu’expatriée, fréquentant des expatriés, je me rend compte que le racisme entraine des déboires au quotidien. Sans en avoir fait moi-même l’objet, je n’ignore pas les mauvais traitements dont font les frais d’autres étrangers, particulièrement les asiatiques.

Les occidentaux de peau blanche font le plus souvent les frais de préjugés rarement drôles tant ils peuvent être dégradants (en ce qui concerne les femmes en particulier), parfois d’agression (dans les quartiers de nuit de Tokyo), mais la main d’oeuvre venue de pays en difficulté, les autres nationalités asiatiques font l’objet de bien plus de mauvais traitements.

Just look at visitors’ comments on Mr. Abe’s Facebook page. “Forget about those primitive Chinese and Koreans. The time has come to do battle with the anti-Japanese mass media (above all Asahi types),” says one, adding, “The primitive Chinese and Koreans have no influence anyway; the Japanese mass media, which go on brainwashing so many of the nation’s citizens, are infinitely worse. They’re a dauntless, hardy enemy, but this is a fight-or-die moment. Fight for us, Prime Minister Abe!!” Norihiro Kato1

Un logement peut être interdit « aux étrangers ». Parce que les étrangers sont bruyants, salissants et n’observent pas de bons comportements. Il en va de même pour certains restaurants, ou magasins, bien qu’il ne me soit jamais arrivé d’en croiser la route.

Photo: Lee Chapman (Tokyo Times)

Sans aller jusqu’à faire le tour complet de cette problématique, tant elle implique des considérations historiques et coloniales, politiques, économiques et sociales, il incombe à tous, étrangers, nationaux, expatriés à court ou long terme, de s’emparer du sujet. La société japonaise doit se laisser la possibilité d’amorcer une réflexion sur la xénophobie. Sans aucune doute, le racisme est aujourd’hui une partie du nationalisme agressif japonais, rêvant sans doute encore à un empire du passé, dominant la région asiatique.

1. [Extrait de l’article de Norihiro Kato, Japan’s Right-Wing Stirrings]

Références: Hélène Le Bail, « La nouvelle immigration chinoise au Japon »Perspectives chinoisesno 90,‎ 2005 Article consacré aux difficultés d’intégration des populations étrangères au Japon, avec des références aux difficultés d’intégration des minorités japonaises.

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About Amélie-Marie (177 Articles)
C'est en 2007 que j'ai pour la première fois posé le pied au Japon. Depuis, je n'en suis jamais tout à fait rentrée. Amoureuse de l'archipel, mais aussi des voyages, j'aime écrire à propos des mes expériences de vie, des autres cultures que je croise. Je travaille depuis 2015 pour Coto Academy, une école de langue de japonais et Coto Work, une agence de recrutement sur Tokyo.

7 Comments on Société japonaise: le déni du racisme

  1. Très bon billet.
    C’est évidemment quelque chose auquel je m’attends, et même que je redoute, pour ma venue prochaine au Japon.
    D’autant que je suis un sang-mêlé (oui, comme dans Harry Potter) et que, même si mes amis japonais me perçoivent, pour la plupart, comme un blanc, je ne sais pas comment ce métissage sera perçu au Japon même.

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    • Merci beaucoup!
      Je suis partie sans cette appréhension, mais c’est en arrivant que j’ai trouvé cela insidieux.
      Concernant la mixité raciale c’est en effet un élément de racisme (ah cette pureté du « sang »). Il semble que l’on ne puisse pas être accepté tel quel, une personne ayant une nationalité et des origines (ou la binationalite, interdite d’ailleurs). Mais la violence sur le sujet s’exerce sur ceux qui grandissent au Japon en étant sang-mêlé, pour lesquels on « nie » la possibilité d’être vraiment japonais. En revanche, je ne pense pas que vous expérimentiez de difficultés particulières, même en crapahutant à droite, à gauche. Le climat actuel trouve avec le coréen et le chinois, un bouc émissaire de choix.

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  2. Très bel article qui soulève en effet une grave problématique (la vidéo aussi est très intéressante). D’ailleurs, c’est un problème que l’on a partout dans le monde (par exemple, le fait que les roms sont perçus par certaines personnes que comme des voleurs, or tous les roms ne sont pas des voleurs ).

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    • Merci de votre compliment. Le racisme, la xénophobie sont en effet des problèmes récurrents du monde (et l’on remarque souvent un parallèle avec le nationalisme agressif).
      Ce n’est pas que le Japon qui est concerné et dans les autres pays asiatiques (Chine, Coréen pour ne citer qu’eux) la xénophobie est aussi très prégnant.
      La particularité du Japon tient vraiment en ce que si l’on interroge des japonais, ils peuvent être sincèrement étonnés qu’il y ait du racisme dans leur pays.

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  3. Bonjour,

    je pense qu’il ne faut pas tout mélanger.

    J’ai eu l’occasion de me rendre environ 20 fois au Japon depuis un peu plus de 10 ans, pour des raisons professionnelles.
    Et je n’ai jamais eu à faire à des comportements « racistes » directs ou indirects à mon encontre.

    Maintenant, comme tout pays, le Japon se doit de défendre ses traditions et la lignée de sa population. Cela n’implique pas nécessairement de refuser l’autre, ou d’avoir des comportements violents ! Les actes cités dans votre article sont réellement marginaux, et aucun pays au monde n’y échappe.

    Le Japon a une histoire riche et longue sur laquelle est construite son unité nationale, et donc sa réussite. C’est, entre autre, ce qui a permis à un tel pays, pourtant battu après la 2WW, de devenir une des principales puissances mondiales économiques. La France ferait bien d’en prendre de la graine…

    Enfin, le « rejet » potentiel des Coréens ou Chinois, et liée à l’histoire du Japon, et pas à un simple rejet de principe. Tout cela est vraiment complexe…

    En qualité de française, ne parlant pas japonais (mais le comprenant un peu), j’ai toujours eu beaucoup de déférence à mon égard et pas que de façade…

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    • Je comprends parfaitement vos points. Cependant, la réalité différe dès que l’on est expatrié. Oui, ce n’est pas le racisme tel que l’on entend en France. Mais il reste qu’un étranger peut très difficilement louer un appartement, ouvrir un « vrai » compte en banque (et avoir une carte de crédit !), etc. Ce qu’il soit européen ou asiatique.

      Le problème du racisme au Japon – lié aussi en partie à son histoire mais aussi aux intérêts politiques, c’est qu’il est ignoré en tant que notion par la population.

      Vous parlez de marginalité mais allez interroger les expatriés vivant un peu partout, et vous verrez que les actes sont bien plus nombreux qu’on ne le pense. Et lorsqu’on tape dans les communautés asiatiques, c’est encore pire.

      Et je ne vois pas où la défense de la tradition / lignée devrait entrer en compte à vrai dire. À moins de considerer l’étranger comme un danger … Ce qui n’est pas selon mon opinion, une position à adopter.

      Une étude sur la question est d’ailleurs en cours, commandée par le gouvernement japonais auprès d’un sociologue européen.

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      • Bonjour Amélie-Marie,

        je prends en compte votre réponse et vous en remercie, effectivement je ne peux avoir la vision d’une expatriée, ne l’étant pas !

        Si effectivement les simples démarches administratives sont plus compliquées pour les expat, c’est regrettable.

        Mais, pour prendre la défense du Japon, il est bon de rappeler que ce dernier s’est ouvert très tardivement aux autres pays. Ainsi, les premiers vrais échanges commerciaux n’interviennent que vers la fin du XIXème, là où en Europe des échanges mondiaux étaient établis depuis plus de 1 000 ans.

        Enfin, de mon point de vue, chaque pays doit veiller à l’équilibre de sa nation, trop d’étranger est un problème, pas suffisamment aussi ! Et là encore, le Japon connait des problèmes de surpopulation, ce qui fait que renforcer une forme de méfiance vis à vis des étrangers qui souhaitent s’installer sur leur territoire…

        A chaque expat de redoubler d’effort pour s’intégrer et se montrer ainsi digne de la nation qui l’accueil…

        Bon courage….

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  1. Les relations de voisinages mises à l’épreuve des poubelles au Japon | Amelie Marie in Tokyo

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